Le gouvernement Sarkozy, qui doit prendre la présidence de l’Europe cette
année, a décidément beaucoup de difficultés à imposer ses projets numériques
face à ses partenaires européens.
C’est tout d’abord la commissaire responsable de « la société de
l'information et des médias », Viviane Reding, qui s’est opposée à la fameuse «
taxe Internet » proposée par Nicolas Sarkozy, taxe qui est destinée à compenser
la perte financière due à la future suppression de la publicité sur les chaînes
publiques françaises. Si ce projet reste hors de son domaine de compétence,
elle n’a pas hésité à indiquer qu’elle s’en mêlerait si « les mesures
étaient contraires au développement qu'on a donné. […] On ne peut pas
travailler à résoudre le problème du haut débit en France et en même temps
ajouter encore une taxe supplémentaire ». Elle souligne que la pénétration
du haut débit en France est de 23 %, légèrement au-dessus de la moyenne
européenne, alors qu’un pays comme la Suède atteint les 31 %.
L’autre attaque provient du Parlement Européen, qui a étudié le rapport CULT
du député socialiste Guy Bono sur les industries culturelles en Europe.
Celui-ci a été enrichi d’un amendement déposé le 2 avril dernier par les
eurodéputés Christofer Fjellner et Michel Rocard, destiné à contrer le projet
de riposte graduée envisagé par le rapport de Denis Olivennes. Le texte engage
les Etats membres à « à éviter l'adoption de mesures allant à l'encontre
des droits de l'homme, des droits civiques et des principes de
proportionnalité, d'efficacité et d'effet dissuasif, telles que l'interruption
de l'accès à internet ». Selon le député Guy Bono, « sur ce sujet, je
m'oppose fermement à la position de certains États membres, dont les mesures
répressives sont des mesures dictées par des industries qui n'ont pas été
capables de changer leur modèle économique face aux nécessités imposées par la
société de l'information. La coupure d'un accès internet est une mesure
disproportionnée au regard des objectifs. C'est une sanction aux effets
puissants, qui pourrait avoir des répercussions graves dans une société où
l'accès à l'internet est un droit impératif pour l'inclusion sociale ». Le
gouvernement français a tout fait pour stopper le vote du texte, allant jusqu’à
écrire aux députés européens dans une lettre révélée par le collectif La Quadrature du Net, qui indique que la
procédure de coupure de ligne était jugée « adaptée et proportionnée »
par le gouvernement, qu’elle « prévoit toutes les garanties nécessaires à
la protection des libertés individuelles » (rappelons que la CNIL s’est
opposée au projet…), tandis que « la mesure a fait l’objet d’un
accord entre les parties prenantes, tout particulièrement les fournisseurs
d’accès à Internet et les détenteurs de droits ». Des députés ont
même réussi à découper le texte en deux, en isolant le passage concernant la
coupure d’Internet pour les internautes pirates. Mais c’était peine perdue. Le
texte principal a été adopté à une écrasante majorité (575 pour, 52 contre), et
le texte lié à la coupure du net a été également adopté, mais de justesse (314
pour, 297 contre).
C’est donc une nouvelle gifle magistrale que le Parlement européen vient
d’infliger au gouvernement Sarkozy. Toutefois, il faut souligner que le vote du
Parlement sur ce sujet n’est que symbolique, puisqu’il ne s’appuie sur aucune
directive qui serait imposée aux Etats membres. Le gouvernement devrait quand
même essayer d’imposer la riposte graduée, mais l’étude du texte de la loi
Hadopi risque d’être encore plus mouvementée que pour la loi DADVSI, car
l’opposition ne devrait pas se priver de rappeler que la riposte graduée est
désormais jugée contraire aux droits de l'homme et aux libertés des européens…
Un point est toutefois certain : le projet de Nicolas Sarkozy d’imposer la
riposte graduée en Europe lors de la présidence française de l’Union Européenne
est désormais compromis. Le rejet d’un projet identique par le gouvernement
suédois en était un présage…
Parmi les premières réactions, l’UFC-Que Choisir a salué « la lucidité
des députés européens […] le gouvernement doit répondre à l’appel des
eurodéputés et renoncer à un projet de loi à contresens de l’histoire numérique
». La Quadrature du Net invite le premier ministre « à prendre acte de
ce vote et, par conséquent à ne pas déposer devant le Parlement français le
projet Olivennes ». Hervé Rony (SNEP) dénonce de son côté un texte «
invraisemblable » issu d’une « manœuvre très choquante » contre
le projet du gouvernement Sarkozy, mais il indique : « je ne vois pas le
gouvernement français remettre en cause le texte de loi ».
Quant au ministère de la Culture, c’est le silence absolu…