C'est
décidément une mauvaise semaine pour TF1. Après avoir annoncé un avertissement
sur ses résultats (chiffre d'affaires en recul de 18 %, chute de 27 % des
recettes publicitaires, perte opérationnelle de 10 à 15 millions d'euros au
premier trimestre), c'est la publication par Libération et Ecrans.fr d'une
autre affaire qui vient d'ébranler le premier groupe audiovisuel français.
Jérôme Bourreau-Guggenheim, le responsable du pôle innovation web de TF1, vient
en effet d'être licencié dans des conditions plus que douteuses pour avoir
critiqué le projet de loi Création et Internet.
Le 19 février dernier, il décide en effet d’envoyer un e.mail (via son
adresse sur Gmail) à sa députée, Françoise de Panafieu, pour expliquer pourquoi
à titre personnel il est contre cette loi, en indiquant toutefois qu’il est
employé par la première chaine française. Le 4 mars suivant, il est convoqué
par Arnaud Bosom, le président de e-TF1 (filiale de TF1 spécialisée dans les
activités numériques), et surprise, ce dernier lui lit mot à mot le contenu de
son e.mail, en lui indiquant que celui-ci a été transmis par le ministère de la
Culture au directeur juridique de TF1 ! Selon Libération, Arnaud Bosom a
indiqué à Jérôme Bourreau-Guggenheim « qu’il ne peut pas laisser passer ça,
que je n’ai pas le droit d’avoir cette opinion » ! En avril, le salarié
reçoit une lettre de licenciement pour « divergente forte avec la
stratégie » du groupe : « Nous considérons cette prise de position
comme un acte d’opposition à la stratégie du groupe TF1 [pour qui] l’adoption
de ce projet de loi est un enjeu fort. [Une prise de position qui a] mis
[le] groupe en difficulté, [sa] position faisant apparaître le défaut
d’alignement d’un responsable “web” avec la position officielle défendue par la
direction ». On découvre donc que TF1 a pris position pour la loi Hadopi,
ce qui semble expliquer la curieuse absence des opposants à la loi Hadopi dans
les journaux télévisés de la chaîne, qui ont en particulier étouffé le couac
provoqué par l’absence des députés de la majorité, ce qui avait conduit au
rejet du projet de loi à l’Assemblée.
Interrogée sur ce sujet, Françoise de Panafieu a expliqué qu’elle avait reçu
ce courrier, jugé « bien construit », et qu’elle avait choisi de le
transmettre au ministère de la Culture pour « qu'on s'en inspire pour faire
un contre-argumentaire à l'attention des députés du groupe ». Et elle
ajoute « je dois dire qu'en aucun cas, le mail ne demandait la
confidentialité. Or, les uns et les autres, nous recevons des mails qui
réclament la confidentialité [...] Au contraire, pour donner, je crois, plus de
crédibilité à ses arguments, l'auteur a précisé qu'il travaillait dans les
secteurs des médias et d'internet. Il est même allé plus loin en disant dans
quelle société il travaillait ». Rappelons à Françoise de Panafieu qu’il
est recommandé d’anonymiser un e.mail avant de le retransmettre, sous peine de
se voir accusé de violation de la correspondance privée…
De son côté, Christine Albanel juge « absurdes » les accusations de
Libération : « Renseignement pris, il s'avère qu'un mail adressé à Madame
de Panafieu qui, donc, l'a adressé au ministère pour avoir des éléments
techniques. Ce qui a été fait. Mais, à ma connaissance, il n'y a eu rien de
plus. Ce que je veux dire solennellement, c'est que je n'ai jamais demandé à
personne la tête de qui que ce soit. Ce n'est vraiment pas dans mes habitudes.
Ce n'est pas dans ma nature. Je ne suis jamais intervenue dans les programmes
ou dans la gestion des chaînes. Ca ne me viendrait même pas à l'esprit. Je ne
suis pour rien dans cette affaire. Ce sont des décisions internes à la société
TF1 ». Toutefois, plus tôt dans la journée, le cabinet de la ministre
interrogé par Le Point avait reconnu avoir transmis cet e.mail à TF1 : « On
n'a jamais réclamé la tête de ce salarié. La réaction de TF1 est très exagérée
! Cette décision est vraiment regrettable ».
L’avocat de Jérôme Bourreau-Guggenheim, Me Emmanuel Noirot, va saisir les
prud’hommes pour licenciement injustifié, « dans la mesure où l’opinion de
mon client est une opinion privée politique mais aussi technique sur Hadopi et
que, selon le code du travail, un employé ne peut pas être discriminé en
fonction de ses opinions politiques », ainsi que la Halde, puisque selon
lui « c’est une discrimination, un délit d’opinion, c’est purement
scandaleux ». On voit mal comment TF1 pourrait éviter une condamnation, la
jurisprudence étant très claire sur ce genre d’affaires.
Face à la polémique grandissante et au nombre important de commentaires
négatifs sur son site, TF1 a décidé de réagir dans un communiqué : « Le
Groupe TF1 a toujours manifesté une position de soutien au projet de loi "
Création et Internet " HADOPI pour mettre en place un système de réponse
graduée contre le piratage. TF1 est le seul groupe audiovisuel à avoir engagé
des procédures contre le piratage de ses œuvres et pour défendre la création et
la production française ainsi que les intérêts des ayants droit. C'est dans ce
contexte que les prises de position particulièrement radicales exprimées
publiquement à plusieurs reprises, en cette qualité, par le Responsable du Pôle
Innovation Web de TF1, ont conduit l'entreprise à se séparer de ce responsable
pour deux raisons : elles sont contraires aux déclarations officielles du
groupe TF1, notoirement en faveur de cette loi, et elles sont incompatibles
avec ses responsabilités au sein d'e-TF1, filiale du groupe en charge,
également, de la lutte contre le piratage sur internet. L'entreprise déplore
d'avoir été contrainte de mettre sur la place publique une décision qui
concerne l'un de ses collaborateurs dans une affaire strictement interne
». On remarquera que TF1 n’est plus à une approximation près, puisque les
prises de position de l’employé n’apparaissent pas dans sa lettre de
licenciement. Depuis la publication de ce communiqué, les modérateurs du site
de TF1 tentent de supprimer tous les commentaires négatifs dont le flux
s’amplifie d’heure en heure (le forum de la chaine est visiblement la cible
préférée des internautes), tandis que plusieurs sites capturent les
commentaires censurés…
Mais la polémique continue néanmoins de gonfler. Le syndicat SNJ-CGT de TF1
dénonce les « relations incestueuses entre le pouvoir et la chaîne de
Bouygues ». La CFDT s’interroge : « TF1 et le ministère de la Culture
veulent-ils couler une chape de plomb sur les libertés individuelles ? »
Du côté des politiques, le député socialiste Christian Paul juge cette histoire
« stupéfiante et choquante », en rappelant que « le contrôle
féroce de la distribution de la culture est le vrai visage d'Hadopi »,
tandis que pour les Verts, « cela témoigne une nouvelle fois des liens
incestueux qui existent entre l'une des chaînes de télévision les plus
puissantes d'Europe et le pouvoir sarkozien ». Enfin, la société des
journalistes de TF1 se dit « abasourdie », et « demande au
ministère de la Culture de faire toute la lumière sur cette affaire qui,
par son retentissement médiatique, est fortement préjudiciable à l'image
de TF1 et à celle de son information ».
Selon le site electronlibre.info, la personne du ministère de la Culture
ayant transmis l’e.mail à TF1 aurait été identifiée : il s’agirait du directeur
adjoint du cabinet de Christine Albanel, Christophe Tardieu. Celui-ci aurait
déjà proposé sa démission à la ministre.