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lundi 27 juillet 2009

Hadopi 2 : vers une nouvelle censure du Conseil Constitutionnel ?

Dans son allocution à Versailles en juin dernier, le président Nicolas Sarkozy avait affirmé à propos de la loi Hadopi : « j’irai jusqu’au bout ». Jusqu'à être ridicule ? La première censure du Conseil Constitutionnel avait déjà marqué durablement la première version de la loi, qui a malgré tout était promulguée pour sa partie non censurée (le mécanisme de surveillance d'alerte). Il restait donc à valider la partie répression, quitte à prendre quelques détours inconstitutionnels pour obtenir gain de cause.

Le texte avait déjà été adopté par le Sénat le 8 juillet dernier par 189 voix contre 142. Notez que les sénateurs socialistes, qui avaient voté pour au premier passage d'Hadopi 1, puis s'étaient abstenu au second passage d'Hadopi 1, ont cette fois voté contre Hadopi 2, Un seul amendement a été adopté, autorisant un internaute accusé de téléchargement illégal à être entendu à sa demande par l'Hadopi.

Le texte vient d'être étudié à l'Assemblée Nationale. Mais contrairement à ce que souhaitait Nicolas Sarkozy, le vote a été repoussé, et n'interviendra pas avant mi-septembre. En effet, d'une part les députés de l'opposition ont usé d'obstruction en déposant 863 amendements (sur 894), et d'autre part, un vote solennel ayant été demandé, l'UMP a craint qu'à la dernière journée de la session parlementaire elle se retrouve en minorité. D'ailleurs, l'examen des amendements par la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale avait déjà dû être reporté de plusieurs heures, faute d'un nombre suffisant de députés UMP...

Sur les 894 amendements (dont certains étaient très loufoques, comme renommer le texte en « projet de loi tendant à instaurer un contrôle de l'Internet », ou « projet de loi tendant à préserver le patrimoine des artistes redevables de l'impôt de solidarité sur la fortune »), quelques-uns ont été adoptés mais ne modifient que peu le texte, qui ressemble finalement fortement au texte précédent, en un peu plus répressif :
- Une procédure judiciaire simplifiée a été choisie : ce sera l'ordonnance pénale avec un juge unique, sans débat contradictoire. Une procédure déjà vivement critiquée, puisqu'elle existe pour des cas d'exceptions où la culpabilité est facile à démontrer (c'est le cas des amendes pour excès de vitesse avec un radar), ce qui sera très complexe pour les délits de contrefaçon qui sont ici visés (une enquête de police s'avèrerait nécessaire). En outre, une telle procédure ne peut s'appliquer aux mineurs, alors que c'est la cible principale du texte... L'internaute reconnu coupable sera passible de 3 ans de prison, 300.000 euros d'amende, et une nouvelle peine facultative qui est la suspension d'Internet pour une durée d'un an maximum.
- C'est l'Hadopi qui constituera le dossier destiné au juge, ce qui pose à nouveau le problème de séparation des pouvoirs.
- Une exception à l'exception est rajoutée. L'ordonnance pénale ne peut en effet donner droit à des dommages et intérêts. Les ayants droit seront donc informés au préalable de la procédure, et seront en mesure de la stopper pour lancer leurs propres attaques en justice. Un tel déséquilibre entre l'accusation et la défense risque d'être censuré par le Conseil Constitutionnel.
- Le texte ajoute un autre délit : la négligence caractérisée, dans le cas où le titulaire de la ligne a déjà été informé d'un cas de téléchargement illégal sur sa ligne sans avoir pris les dispositions appropriées (c'est le retour du fameux logiciel de sécurisation dont on ignore tout, si ce n'est que Michèle Alliot-Marie a précisé que ces logiciels devraient être développés par... les FAI !). L'internaute risque cette fois une forte contravention et un mois de suspension d'Internet, et peut être accusé de complicité avec le pirate. Selon le député UMP Lionel Tardy, cet article pose de « gros problèmes de constitutionnalité ».
- Un internaute ne pourra se réabonner chez un autre FAI en cas de coupure de ligne. S'il le fait et est à nouveau repéré, il est cette fois passible d'une amende de 3750 €. En cas de suspension de ligne, l'abonnement reste dû au FAI (il reste possible néanmoins de résilier l'abonnement à ses frais).
- Seule bonne nouvelle : la messagerie électronique reste exclue de ce dispositif et ne pourra donc être surveillée, contrairement à ce que le texte du Sénat demandait, ce qui était inconstitutionnel. D'autre part, les internautes convoqués par l'Hadopi pourront se faire représenter par un "conseil" et non par un "avocat".
- Enfin, pour éviter des sanctions disproportionnées, le texte indique que le « juge doit prendre en compte les circonstances et la gravité de l'infraction ainsi que la personnalité de son auteur (notamment son activité professionnelle ou sociale) ».

La Commission Mixte paritaire se réunira en septembre pour fusionner les textes issus de l'Assemblée Nationale et du Sénat, avant le vote final prévu en septembre. Bien évidemment, si le Conseil Constitutionnel ne censure pas le texte (ce qui semble peu probable, du moins partiellement), la mise en œuvre risque d'être très problématique. Notez d'ailleurs que seuls 10.000 titres de musique et 1000 films seront surveillés (la liste sera secrète et maintenue à jour), ce qui laisse déjà augurer d'un résultat peu probant. Notez que c'est Extelia, une filiale de La Poste, qui est chargé du prototype pour l'expédition des messages d'avertissement de l'Hadopi, et qui sera l'intermédiaire entre les ayants droit et les FAI. D'ores et déjà, des internautes ont soulevé plusieurs problèmes de sécurité sur son site (permettant l'injection de code, ou encore permettant d'accéder à la liste des abonnés de sa newsletter), ce qui risque de soulever de nouvelles polémiques sur la sécurité du futur système...

lundi 15 juin 2009

La loi Hadopi en version light est promulguée

La loi n° 20009-669 du 12 juin 2009 « favorisant la diffusion et la protection de la création sur Internet » a été promulguée au Journal Officiel ce samedi 13 juin. Cette loi n'est rien d'autre que la fameuse loi Hadopi, amputée des articles censurés par le Conseil Constitutionnel cette semaine (voir article ci-dessous). Une loi pour ainsi dire vidée de sa substance, puisque l'Autorité Hadopi, qui sera mise en place dans quelques jours, n'aura qu'un simple rôle consultatif, mais plus aucun pouvoir de sanction. Elle sera néanmoins en mesure d'envoyer les premiers e.mails d'avertissement dès cet automne (c'est par ailleurs mc²i Groupe qui a été retenu dans le cadre de l'appel d'offres pour Assistance à Maîtrise d'Ouvrage pour la phase de conception du projet). Le Ministère de la Culture a déjà annoncé qu'il saisira très prochainement le Conseil d'Etat pour un nouveau projet de loi sur le volet de la sanction de la lutte contre le piratage en ligne, un texte qui sera présenté en Conseil des Ministres avant la fin du mois de juin et inscrit à l'ordre du jour de la session extraordinaire du Parlement dès le mois de juillet.

Si le gouvernement semble très réactif et acharné dans cette histoire (en plus d'être ridicule), cela cache surtout un très grand embarras sur la suite des évènements. En effet, comme se sortir de cette situation inextricable ? Le gouvernement envisage de confier comme le souhaite le Conseil Constitutionnel le pouvoir de sanction (c'est à dire la coupure de la ligne Internet) à la justice. Mais comment réaliser cette opération connaissant l'encombrement actuel des tribunaux, sachant en outre que Christine Albanel avait évoqué le chiffre de 1000 sanctions par jour ? Pour répondre au problème, le ministère de la Culture n'est plus à une contradiction près : il propose la création de 9 nouveaux TGI dans les régions... alors que la réforme de la carte judiciaire du ministère de la Justice en a fermé 23 ! Evidemment, le discours n'est pas le même au ministère de la Justice, où l'on évoque la création de tribunaux spécialisés ne nécessitant pas 3 juges. Inutile de dire que l'Union Syndicale des Magistrats crie déjà au scandale, et estime que la loi est désormais inapplicable : « S'agit-il de créer des tribunaux spéciaux ou d'utilise les tribunaux existants, pour commencer ? Dans les deux cas, ce serait en théorie possible mais à un coût considérable [...] A moins de recruter massivement, je ne vois pas comment il serait possible de passer par des juges [...] Il y aurait un travail d'investigation nécessaire, qui demanderait également des moyens policiers et d'enquête [...] Christine Albanel fait de l'affichage. Le Conseil a censuré la base de son architecture, et le texte s'est effondré ». Il faut également se demander sur quelle base des internautes pourraient être condamnés : défaut à l'obligation de surveillance ? Avec la censure partielle de l'obligation d'installation d'outils de sécurité, c'est désormais quasiment impossible. Enfin, difficile de croire que des milliers d'internautes seraient poursuivis pour le partage d'un seul fichier MP3... Christine Albanel le pressent, puisqu'elle a indiqué que les sanctions seront rares. On revient donc dans un monde connu : la justice fera quelques exemples, et les maisons de disque croiseront les doigts en espérant (sans doute en vain) que les internautes se précipiteront vers les offres légales...

jeudi 11 juin 2009

Hadopi : Le Conseil Constitutionnel annihile la riposte graduée

Conseil ConstitutionnelC’est une nouvelle claque magistrale, et pour tout dire historique, que le Conseil Constitutionnel vient d’infliger au gouvernement et la majorité présidentielle. Il vient en effet de faire imploser en vol le projet de loi Création et Internet en censurant le cœur du projet, autrement dit le pouvoir de sanction de l’autorité lié au principe de la coupure d’accès à Internet, qui était l’élément principal de la fameuse riposte graduée. C’est en effet une décision historique (et prévisible), car selon les juristes, l’avis du Conseil est l’un des plus sévères de ces 10 dernières années. Comme l’a indiqué au journal Le Monde le professeur de droit constitutionnel Dominique Rousseau, « cette censure est nette, sans appel, claire et particulièrement motivée […] Le Conseil constitutionnel offre une motivation particulièrement sévère, puisqu'il accuse le gouvernement, à l'origine de cette loi, d'avoir méconnu à la fois la liberté d'expression, le principe de la séparation des pouvoirs et la présomption d'innocence ».

Le premier point soulevé dans l’avis des sages est le suivant, et il est essentiel : « la liberté de communication et d'expression, énoncée à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, fait l'objet d'une constante jurisprudence protectrice par le Conseil constitutionnel […] Cette liberté implique aujourd'hui, eu égard au développement généralisé d'internet et à son importance pour la participation à la vie démocratique et à l'expression des idées et des opinions, la liberté d'accéder à ces services de communication au public en ligne ». Autrement dit, et pour la première fois en France, Internet est reconnu comme un droit fondamental, et par conséquent seule l’autorité judiciaire est autorisée à en priver l’accès. Et le Conseil enfonce le clou : « le rôle de la Haute autorité est d'avertir le téléchargeur qu'il a été repéré, mais pas de le sanctionner ». On ne peut être plus clair…

Ce point est un double camouflet pour le gouvernement. D’une part, sur un plan national, il contredit les paroles de Christine Albanel à l’Assemblée Nationale et rend impossible toute automatisation des sanctions comme le souhaitait la ministre. D’autre part, sur un plan européen, Nicolas Sarkozy se couvre de ridicule, puisque le Conseil Constitutionnel confirme intégralement l’amendement Bono, que le gouvernement et l’UMP tentaient de faire invalider, au point même de retarder la directive Paquet Télécom (alors que dans le même temps Christine Albanel prétendait que la décision du Parlement Européen n’avait pas de conséquence sur son projet de loi). L’adoption de l’amendement Bono, et donc le déblocage de la directive Paquet Telecom, semble désormais inéluctable. Plus important : Internet ayant désormais un statut de droit fondamental en France, les futurs projets de filtrage du web (tels que la LOPSI 2) devront en tenir compte. Ainsi, il ne sera possible de priver les internautes  de l’accès à un site qu’en cas de force majeure, ce qui réduit considérablement le pouvoir de nuisance de ces lois. Le Conseil précise à ce sujet que les mesures de filtrage ne pourront être ordonnées qu’après une procédure contradictoire (pour permettre aux éditeurs de contester la demande), le tribunal ne pouvant en outre prononcer que des mesures « strictement nécessaires à la préservation des droits en cause », ce qui devrait rassurer les FAI et les hébergeurs qui devaient selon le texte de loi mettre en œuvre « toutes mesures propres à prévenir ou à faire cesser » une violation des droits d’auteur.

Le second point soulevé dans l’avis concerne le renversement de la charge de la preuve : « en méconnaissance de l'article 9 de la Déclaration de 1789, la loi instituait ainsi, en opérant un renversement de la charge de la preuve, une présomption de culpabilité pouvant conduire à prononcer contre l'abonné des sanctions privatives ou restrictives du droit ». Autrement dit, ce ne sera plus aux internautes de prouver leur innocence en cas d’accusation (ce qui était quasiment impossible), mais à la justice de prouver sa culpabilité.  En conséquence, les outils de sécurisation, qui devaient permettre aux internautes d’apporter la preuve de leur innocence  par le respect de l’obligation de surveillance, perdent une grande part de leur intérêt puisque leur labellisation par l’Hadopi n’aura plus qu’une simple valeur informative.

Ces points étant fixés, une bonne partie du texte de loi s’écroule logiquement comme un château de cartes. Ainsi, le Conseil Constitutionnel supprime le fichage des internautes sanctionnés, et impose une nouvelle autorisation de la CNIL concernant le traitement des infractions. Néanmoins, il faut souligner que si en l’état actuel le projet de loi ne permet plus que l’envoi d’e.mails et de courriers aux internautes, le Conseil a validé une grande partie du texte. Il accepte en particulier l’obligation de surveillance de l’utilisation de l’accès Internet par l’abonné, et il autorise le volet pédagogique du projet face au piratage massif qui se développe sur Internet.

Bien évidemment, Christine Albanel se réjouit que « le processus pédagogique de prévention du piratage ait été adopté par le Conseil Constitutionnel ». Elle regrette toutefois « de ne pouvoir, comme le Gouvernement et le Parlement l’avaient souhaité, aller jusqu’au bout de la logique de "dépénalisation" du comportement des internautes, en confiant à une autorité non judiciaire toutes les étapes – y compris le prononcé de la sanction – du processus ». Néanmoins, celle qui avait annoncé qu’elle démissionnerait si la loi n’était pas adoptée n’entend pas s’avouer vaincue. Pour respecter le calendrier initial, elle envisage de promulguer rapidement le texte amputé des points litigieux soulevés par le Conseil Constitutionnel, ce qui permettrait d’envoyer les premiers e.mails d’avertissement dès la rentrée, puis de proposer (pour la quatrième fois) à l’Assemblée Nationale d’ici octobre un texte remanié prenant en compte l’autorité judiciaire pour la phase de la sanction. Elle a dans cette optique annoncée que neuf TGI seraient créés dans les régions pour gérer les contentieux. Mais la ministre semble improviser, puisqu’elle a également indiqué que les juges pourraient proposer des sanctions alternatives à la coupure de l’accès Internet, comme par exemple des amendes. Bien évidemment, de nombreuses questions restent sans réponse : par exemple, comment prouver la culpabilité d’un internaute, sachant que plusieurs procès récents ont abouti à la relaxe des suspects à cause de la non-fiabilité de l’adresse IP ? Comment rendre un tel dispositif efficace si la procédure de sanction passe par des tribunaux déjà fortement encombrés ?

Parmi les autres réactions, citons le député socialiste Christian Paul : « la loi Hadopi est touchée au cœur. Replâtrer Hadopi, ce serait persister dans l'erreur. Il va falloir que Nicolas Sarkozy lève la fatwa qu'il avait jetée sur les internautes ». Pour le député-maire socialiste Patrick Bloche, « nous sommes heureux que le Conseil constitutionnel ait rejoint notre position. C'était un texte perdant-perdant. Perdant pour les internautes, perdant pour les artistes. Pour les internautes, la censure du texte est ce qu'il y a de mieux. Cette décision justifie les dizaines d'heures passées dans l'Hémicycle. Internet est un droit fondamental, et une autorité administrative ne peut pas restreindre ces libertés individuelles ». Pour la députée Verts Martine Billard, « cette décision réaffirme le principe de la présomption d’innocence et reconnaît le droit fondamental à l’accès internet y compris depuis son domicile. La suppression de la sanction du manquement à l'obligation de surveillance de sa connexion renvoie cette mesure scandaleuse aux oubliettes de l'histoire ». Pour Guy Bono, « c’est une énorme claque pour Nicolas Sarkozy qui s’était personnellement impliqué dans ce dossier et pire encore pour Mme Albanel qui a porté le projet de loi Création et Internet depuis près d’un an et demi. Dans n’importe quel autre pays européen, le ministre de la Culture aurait déjà démissionné depuis longtemps ». Pour Jérémie Zimmermann, le porte-parole du collectif La Quadrature du Net, « c'est une grande victoire pour les citoyens qui ont prouvé qu'ils pouvaient agir ensemble pour protéger leur liberté. La riposte graduée est finalement enterrée. Il ne reste qu'une immense machine à spams pour les industries du divertissement et payée par le contribuable ». Du côté de la majorité présidentielle, c’est l’acharnement qui prime. Pour Frédéric Lefebvre, « ce texte nous le voulons, nous l'aurons ». Pour le rapporteur du texte, Frank Riester, « cette décision ne remet pas en cause l'esprit de la loi et les principes de la riposte graduée. Simplement, la décision de la suspension de l'abonnement sera prise par le juge ». En revanche, du côté des industries culturelles, c’est la douche froide. L’UFPI (Union des producteurs phonographiques français indépendants) se dit consternée : « Selon nous, celle loi n'a plus aucun intérêt ». Enfin, le SNEP (Syndicat national de l'édition phonographique) a exprimé sa déception : « Bien sûr, c'est une déception parce qu'on reperd du temps. Mais il faut retenir que l'Hadopi existera, qu'elle enverra des messages d'avertissement : ça ne règlera pas tout, mais pour nous, c'est très important […] En renvoyant au juge la responsabilité de prononcer des sanctions, le Conseil constitutionnel replace les téléchargements illégaux sur Internet dans le champ des sanctions applicables à la contrefaçon et renforce ainsi le caractère dissuasif des messages envoyés par l'Hadopi […] Le vrai problème, ce sont les moyens matériels à mettre en œuvre pour que la justice puisse agir efficacement et rapidement ». Et de conclure fort justement : « la course d'obstacles olympiques n'est pas terminée »…

Mise à jour du 14 juin 2009 : Sans surprise, la Commission Européenne s'est félicitée de la position du Conseil Constitutionnel qui pourrait permettre de débloquer la directive Paquet Telecom : « Nous invitons les Etats membres à analyser cet arrêt avec beaucoup de prudence et à réfléchir [pour] faire le dernier pas et se mettre d'accord [sur] une importante réforme du marché des télécoms dans l'Union Européenne ». Néanmoins, la France pourrait s'entêter, car accepter l'amendement Bono constituerait un précédent qui pourrait inciter les députés européens à user davantage de leurs pouvoirs contre les Etats membres. Toutefois, la France semble désormais isolée dans ce dossier.

mercredi 27 mai 2009

LOPSI 2 : une nouvelle loi sécuritaire pour Internet

Après la DADVSI et l’Hadopi, le gouvernement va proposer une nouvelle loi pour combattre la cybercriminalité : la LOPPSI ou LOPSI2 (seconde loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure).  Le projet est cette fois piloté par le ministère de l’Intérieur, et est doté d’un budget conséquent : 2,5 milliards d’euros pour la période 2009-2013. Et comme pour les précédentes lois de ce type, les critiques fusent de toutes parts.

La première controverse concerne la légalisation de l’utilisation de mouchards électroniques par les forces de l’ordre pour lutter contre le crime organisé (uniquement dans les affaires de terrorisme, pédophilie, meurtre, torture, trafic d'armes et de stupéfiants, enlèvement, séquestration, proxénétisme, extorsion, fausse monnaie, blanchiment et aide à l'entrée et séjour d'un étranger). Le texte autoriserait ainsi l’usage de chevaux de Troie, qui permettraient « sans le consentement des intéressés, d'accéder à des données informatiques, de les observer, les collecter, les enregistrer, les conserver et les transmettre, telles qu'elles s'affichent pour l'utilisateur ou telles qu'il les y introduit par saisie de caractère ». Leur installation serait effectuée soit sur place avec introduction d’une « clé de connexion » (clé USB ou carte interne) dans l’ordinateur du suspect pendant son absence (avec l’aide d’un serrurier), soit grâce à une perquisition à distance en effectuant un piratage de la machine. Ils seraient installés pour une période de 4 mois, renouvelable une seule fois sur accord d’un juge. Reste à savoir si les forces de l’ordre auront les compétences nécessaires pour réaliser une telle opération sans se faire repérer... On peut également se demander si les éditeurs de logiciels antivirus s’interdiront de référencer ces spywares. Enfin, il faut également noter que plusieurs lieux sont protégés d’une telle pratique : ce sont les cabinets d'avocats, de notaires, d'huissiers, de médecins et des entreprises de presse, ainsi que les domiciles des magistrats, avocats et parlementaires.

Autre article polémique, la LOPSI2 autorisera la création d’un super fichier « d’analyse sérielle » nomme Périclès qui croisera les données de plusieurs fichiers comme STIC ou JUDEX (qui ne sont pas vraiment renommés pour la fiabilité de leurs données et sur la léicité de leur contenu...) et enrichit avec de nombreuses données à caractère personnel (on peut citer les numéros de cartes grises et de permis de conduire, les numéros IMEI pour les téléphones portables, diverses factures...). En outre, la collecte de ces données serait automatique et ne serait donc pas effectuée au cours d’une enquête judiciaire, contrairement à ce que le texte d’origine prévoyait. Enfin, ce fichier ne concerne que les infractions punies d’au moins 5 ans d’emprisonnement, et son usage sera contrôlé par un « juge référent ».

Mais l’article qui fait sans aucun doute le plus parler est celui concernant la mise en place d’un système de filtrage chez les FAI, dans le but d’interdire aux internautes l’accès a des sites web ne respectant pas la législation française, en particulier ceux relevant de la pédopornographie. Le texte précise que la loi va « imposer aux fournisseurs d’accès à Internet l’obligation d’empêcher sans délai l’accès aux contenus illicites dont les adresses électroniques sont désignées par arrêté du ministre de l’Intérieur sous peine d’un an d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende ». Rappelons que l’intérêt de ces filtres est très faible puisque leur contournement est relativement aisé, même pour des novices en informatique... En outre, l’existence d’une blacklist (ici gérée par le ministère de l’Intérieur) et l’absence de contrôle judiciaire génèrent irrémédiablement des soupçons de tentative de censure, et pire, les fuites potentielles de cette liste (car diffusée à de nombreux intervenants) ont de grandes chances d’aboutir à la publication de celle-ci sur un site étranger (c’est par exemple la spécialité du site Wikileaks, qui a publié la liste des sites bloqués au Danemark, en Thaïlande, en Finlande, en Australie et en Norvège). On peut remarquer que pour alimenter la blacklist, le projet de loi français prévoit en particulier l’utilisation de crawlers pour fouiller le web à la recherche de ces pages douteuses (en espérant que le gouvernement n’envisage pas une automatisation de la procédure de filtrage...). En outre, les FAI ne seraient pas les seuls concernés par cette blacklist. Le texte prévoit en effet que les fabricants de matériels connectés pourraient également être dans l’obligation d’installer un module de filtrage dans leurs appareils.
Il va sans dire que les ayants droit sont particulièrement intéressés par cet article, car si les FAI peuvent bloquer les sites pédopornographiques, pourquoi ne pourraient-ils pas bloquer les sites violant les droits d’auteur…

Enfin, le texte permettrait de créer un délit d'usurpation d'identité sur Internet, et aurait également comme objectif d’arriver à géolocaliser les internautes.
Parmi les autres mesures envisagées, le gouvernement songe à la lecture automatisée des plaques d'immatriculation par vidéosurveillance, la confiscation automatique du véhicule ou l’installation d’un dispositif antidémarrage par éthylotest dans certains cas, la modernisation des fichiers d'empreintes génétiques et digitales, la simplification des formalités pour installer des équipements de surveillance vidéo, et l'enregistrement vidéo des gardes à vue. Le texte définitif sera présenté ce mercredi au Conseil des ministres.

jeudi 14 mai 2009

Le feuilleton Hadopi : adopté ! (bis)

C’était une formalité : le Sénat a comme prévu adopté à son tour le projet de loi Création et Internet par 203 voix pour et 14 voix contre, après une étude très rapide de 6 amendements (dont l’un, rejeté, proposé d’inclure l’amendement Bono dans le texte...). Le texte étant conforme a celui de l’Assemblée Nationale, il est donc désormais définitivement adopté. Il devra néanmoins attendre la décision du Conseil Constitutionnel avant sa promulgation.

Du côté de l’Europe, la commissaire Viviane Reding a indiqué que selon elle, cette loi ne viole pas le droit européen : « Il y a peut-être des problèmes avec Hadopi au regard du droit national, c'est à la justice française d'en décider. Mais je n'ai aucune indication quant à des violations du droit communautaire européen et je ne vois rien légalement dans l'amendement 138 qui pourrait modifier cette situation ». L’eurodéputé Guy Bono a condamné cette prise de position : « Les propos de Mme Reding ne font qu'empirer l'image de la Commission européenne caractérisée par son déficit démocratique et son manque d'indépendance vis-à-vis du Conseil ».

En France, à l’occasion de la publication de son  rapport 2008, la CNIL en a profité pour rappeler qu’il avait prévenu le gouvernement d’un risque d’inconstitutionnalité du texte de loi, et avait recommandé la présence de l’autorité judiciaire avant toute sanction. Le rapport n’avait toutefois jamais été publié par le gouvernement, mais il avait fuité fans la presse, ce qui avait placé la CNIL dans une situation inconfortable. L’autorité demande donc que le règlement de l’Assemblée soit modifié pour permettre la publication des rapports de la CNIL avant l’étude des textes. Le rapport critique également le rôle des sociétés de perception et de répartition des droits d’auteur qui surveilleront les réseaux et pourront choisir de faire appel à un juge ou à Hadopi. Enfin, la CNIL rappelle que « la fiabilité des dispositifs techniques destinés à garantir la sécurité des connexions n’est pas acquise ». http://www.cnil.fr/fileadmin/documents/La_CNIL/publications/CNIL-29erapport-2008.pdf

Les réactions à l’adoption du texte de loi sont nombreuses, mais on pourra noter celle de la Sacem qui est particulièrement savoureuse, puisque dans son communiqué, elle sous-entend déjà que les résultats de la loi seront insuffisantes et qu’il faudra donc mettre en place une taxe sur les FAI : « la Sacem sera particulièrement attentive aux effets concrets de la loi sur l'économie de la musique, la rémunération des auteurs et le financement de la création. Comme cela est prévu dans la loi, le bilan de son application devra être fait rapidement et régulièrement en vue d'une part de mesurer son efficacité sur chacun de ces points, et d'autre part d'évaluer sa capacité à compenser les pertes subies par les ayants droit depuis plusieurs années. En fonction de cette appréciation, il importera d'examiner les mesures nouvelles à proposer pour remédier aux difficultés éventuelles tout aussi bien que pour responsabiliser effectivement tous ceux qui profitent directement ou indirectement, de l'exploitation, de la circulation ou du transport des œuvres musicales ».

Enfin, dans l’affaire du licenciement de Jérôme Bourreau-Guggenheim, le Canard Enchainé met les pieds dans le plat et dévoile le contenu de l’e.mail envoyé par Christophe Tardieu (directeur adjoint du cabinet de Christine Albanel) à Jean-Michel Counillon (secrétaire général et directeur des affaires juridiques de TF1) ayant conduit au licenciement de l’employé. Le contenu est lapidaire : « Bonjour, Jean-Michel, vous avez des salariés qui, manifestement, aiment tirer contre leur camp. Cordialement »...

mercredi 13 mai 2009

Le feuilleton Hadopi : adopté !

C’est sans surprise (cette fois-ci) que l’Assemblée Nationale a adopté le projet de loi Création et Internet, par 296 voix pour (284 pour le groupe UMP, 11 pour le groupe Nouveau Centre, 1 pour le groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche), 233 contre (6 pour le groupe UMP, 6 pour le groupe Nouveau Centre, 190 pour le groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche, 24 pour le groupe GDR  et 7 pour les sans groupe), et  28 abstentions. On notera qu’il y avait 557 députés présents, contre 16 lors du rejet du texte. http://www.assemblee-nationale.fr/13/scrutins/jo0386.asp

Le texte va désormais être voté en l’état au Sénat dès ce mercredi, et adopté, puisque les sénateurs socialistes ont annoncé qu’ils ne voteront pas le texte et qu’ils ne déposeront aucun amendement. Le Parti Socialiste a d’ores et déjà annoncé qu’il saisira le Conseil Constitutionnel, qui reste la dernière étape avant la promulgation de la loi.

L’eurodéputé Guy Bono a déjà annoncé que si le Conseil Constitutionnel ne bloque pas le texte, il allait demander à la Commission européenne de lancer une procédure d’infraction contre le gouvernement français pour non-respect du droit communautaire : « Alors que le principe de riposte graduée vient d'être rejeté la semaine dernière par 88 % des  députés européens, l'Assemblée nationale s'est finalement pliée à la volonté présidentielle en adoptant le projet de loi Création et Internet. Pour flatter l'orgueil du prince, la majorité s'entête à vouloir faire passer un texte dont elle sait pertinemment qu'il sera contraire au droit communautaire. C'est un mépris total de l'Europe et de ses concitoyens à trois semaines des élections européennes ». Il rappelle que « lorsque deux actes sont débattus au même moment aux niveaux national et communautaire, il est de bonne conduite de laisser l'acte communautaire être adopté au préalable. Et ceci, afin d'éviter toute insécurité juridique, puisqu'en cas de contrariété entre les deux droits, c'est le droit européen qui s'impose et le droit national qui doit être modifié ».  Il faut toutefois noter que l’eurodéputé devra faire vite, puisqu’il va perdre son siège européen après les prochaines élections du 7 juin, n’ayant pas été investi par le Parti Socialiste.

dimanche 10 mai 2009

Le feuilleton Hadopi : l’amendement Bono est de nouveau adopté par les eurodéputés !

Le Parlement européen a une fois de plus montré sa défiance vis-à-vis de la riposte graduée à la française. L’amendement 138/46 ou amendement Bono/Cohn-Bendit, qui oblige les états membres à faire appel à l’autorité judiciaire avant toute suspension de l’accès à Internet, a en effet encore été adopté massivement par les eurodéputés (407 pour, 57 contre et 171 abstentions), au détriment du texte de compromis proposé par Catherine Trautmann. Il faut signaler que cette dernière a elle-même appelé à voter pour l’amendement Bono, après que présidente de séance ai accepté d’inverser à nouveau l’ordre des votes (cf article « Le feuilleton Hadopi : le texte en passe d’être adopté par les députés ») à la demande des Verts…  C’est donc un nouveau camouflet pour Nicolas Sarkozy et la loi Création et Internet, puisque c’est la cinquième fois que l’amendement est voté contre la volonté du gouvernement français. On se rappellera pour mémoire que Nicolas Sarkozy avait précédemment envoyé une lettre à José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, lui demandant de supprimer ce texte… un geste que ce dernier avait sèchement refusé.

Les réactions sont évidemment enthousiastes du côté des opposants à la loi Création et Internet. « Les débats ont permis d’affirmer que l’accès Internet est bien un droit fondamental en totale contradiction avec le projet Hadopi actuellement débattu à l’Assemblée nationale. Ce vote finit d’achever Hadopi ! », souligne Jérémie Zimmermann, le cofondateur et porte-parole de la Quadrature du Net. « Les eurodéputés - à l'exception notable des membres de l'UMP - ont ainsi réaffirmé leur attachement à la défense des droits des internautes », s'est félicité l'eurodéputé Guy Bono.

Les eurodéputés ont donc pris le risque de retarder la directive Paquet Telecom de plusieurs mois, si la France continue d’y opposer son véto. L’UFC Que Choisir s’inquiète des conséquences que le retard du Paquet Telecom (3 à 6 mois) aura sur le marché des télécoms, et appelle donc le gouvernement à revenir a la raison. Paradoxalement, la ministre de la Culture s’entête à affirmer que l’amendement Bono ne remet pas en cause la création de l’Hadopi car l’accès à Internet ne serait pas selon elle une liberté fondamentale. Mais alors pourquoi la France refuse-t-elle donc d’accepter l’amendement ? Le Conseil des ministres européens se prononcera sur le sort du texte Paquet Telecom le 12 juin prochain : ce sera soit une adoption (une position défendue par la commissaire européenne Viviane Reding), soit (plus vraisemblablement) une troisième phase de conciliation en septembre prochain.

mardi 5 mai 2009

Le feuilleton Hadopi : le texte en passe d’être adopté par les députés (MAJ)

L’étude du texte du projet de loi Création et Internet a repris à l’Assemblée Nationale. Sans surprise, l’ensemble des amendements de l’opposition a été rejeté, mais les débats prennent plus de temps que prévu, puisqu’il reste encore une centaine d’amendements à étudier. Néanmoins,  le vote solennel de la loi ne devrait plus être long à intervenir. Notez que Christine Albanel a souhaité que l’Hadopi soit mis en place dès cet été.

Pendant ce temps, au Parlement européen, une nouvelle manipulation politicienne risque fort de donner le coup de grâce à l’amendement Bono (qui est pour rappel un article de la directive Paquet Telecom qui menace la riposte graduée). En effet, l’administrateur de la commission ITRE (Commission de l'industrie, de la recherche et de l'énergie), proche de Catherine Trautmann, a réussi à inverser l’ordre de passage des amendements, plaçant le texte de compromis de Trautmann (soutenu par la France et le Conseil européen) devant celui de Guy Bono, alors que les groupes favorables au texte de ce dernier étaient plus nombreux. En outre, une précision réglementaire a été ajoutée : si le compromis est voté par les députés, il fera automatiquement sauter l’amendement Bono ! Une fois de plus, la Quadrature du Net demande aux citoyens d’alerter leurs députés pour provoquer un nouveau changement dans l’ordre des votes.

Mise à jour du 5 mai 2009 : Comme annoncé hier, le planning de l’Assemblée Nationale ne permet plus de procéder au vote solennel de la loi Création et Internet dans les temps. Il est donc repoussé au 12 mai prochain, avant un retour au Sénat où le texte devra être voté dans les mêmes termes qu’à l’Assemblée pour éviter un nouveau renvoi vers les députés. En conséquence, la date fixée par Nicolas Sarkozy pour l’adoption définitive du projet de loi, le 14 mai, ne pourra être respectée. En outre, le texte devra ensuite passer l’étape du Conseil constitutionnel, où il risque de ne pas en sortir indemne.
Pendant ce temps, des petits malins profitent de ce délai pour préparer quelques pièges à internautes. Ainsi, plusieurs noms de domaine suspects ont été déposés, tels que offreslegales.com (sous plusieurs formes, en modifiant l’orthographe ou l’extension), afin de simuler le fameux portail gouvernemental, censé référencer toutes les offres légales qui ont obtenu le label de l’Hadopi. Enfin, si l’Autorité de régulation des mesures techniques (l’Autorité de la loi DADVSI qui devrait se muer en Hadopi) a déjà pensé à déposer les domaines hadopi.com, hadopi.fr, hadopi.org, hadopi.info et hadopi.net, elle a omis quelques extensions (.tv, .be, .me, .biz) qui ont déjà été capturées par des internautes facétieux qui les ont dirigés vers des sites anti-Hadopi…

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