L'histoire se répète une nouvelle fois, c'est à
croire que les ayants droit oublient trop rapidement les leçons du passé. The
Pirate Bay suit en effet très exactement la même destinée que feu-Napster.
Très populaire, le service peer-to-peer Napster avait été rapidement mis en
difficulté par les majors du disque qui avaient lancé contre lui de nombreuses
poursuites judiciaires. Ne pouvant plus suivre d'un point de vue financier,
Napster fut dans l'obligation de collaborer en stoppant son service, puis en
vendant tous ses actifs à un ayant droit, Bertelsmann (BMG), qui l'avait
auparavant financé car il voyait en lui une bonne occasion pour lancer un site
légal de vente de musique avec une solide base de clients. Mais ce fut un
échec, car dès l'arrêt de Napster, les internautes se sont immédiatement
détournés du site pour rejoindre les très nombreux services peer-to-peer
concurrents ayant éclos dans sa foulée (en particulier KaZaA), qui offraient
une plus grande souplesse d'utilisation et un plus grand choix de fichiers.
Ironiquement, l'affaire s'est très mal terminée pour Bertelsmann, puisque la
justice a bloqué la vente de Napster, et lui a imposé de verser des centaines
de millions d'euros pour avoir continué d'exploiter le service sans mettre en
place un dispositif de filtrage des titres protégés par le droit d'auteur.
Ruiné par cette affaire, BMG a par la suite été racheté par Vivendi Universal,
alors que Napster a de son côté été racheté par Roxio afin de lancer le service
actuel.
Maintenant, remplacez dans le paragraphe précédent Napster par The Pirate
Bay, et Bertlesmann par Global Gaming Factory X, et vous aurez une petite idée
de la situation actuelle (et future).
La pression judiciaire : Pour rappel, les administrateurs de The
Pirate Bay ont été condamnés par le juge Tomas Norström en première instance à
un an de prison et 3 millions d'euros de dommages et intérêts. Outre la
procédure d'appel toujours en cours, ils comptaient sur un vice de procédure
pour annuler le premier procès, puisque le juge avait dissimulé son
appartenance à des organisations de protection du droit d'auteur en tant que
membre et administrateur, ce qui faisait porter de lourds soupçons sur
l'impartialité du procès. Mais le juge de la cour d'appel de Stockholm, Anders
Eka, a estimé que les liens de Norström avec ces organisations n'avaient pas
suffisamment influencé sa décision pour annuler le jugement de première
instance, qui se voit donc validé. Les fondateurs du site ont annoncé leur
intention de saisir la Cour européenne des droits de l'Homme. Rappelons que
Anders Eka avait lui-même été mis en cause pour son appartenance au Centre de
Stockholm pour le Droit commercial, où il travaille avec Monique Wasted et
Peter Danowsky, les avocats des ayants droit lors du procès contre The Pirate
Bay.
Le rachat : A la surprise générale, les administrateurs de The
Pirate Bay ont annoncé le rachat du site de liens torrents par Global Gaming
Factory X AB (GGF X AB), un éditeur spécialisé dans les salles de jeu vidéo
(dont certains dirigeants sont des connaissances des fondateurs du site
pirate), pour 5,5 millions d'euros. L'opération serait conclue en août, et
aboutirait à faire évoluer le modèle économique du site pour mettre en place un
contrôle des contenus échangés afin de s'assurer de la légalité des échanges.
La solution de partage se baserait sur l'offre de la société Peerialism (que
GGF X AB rachèterait dans la foulée), laquelle permet de conserver une
compatibilité avec BitTorrent. GGF X AB envisage un modèle économique basé sur
plusieurs plans : affichage de publicités, abonnement mensuel obligatoire
(l'accès serait donc payant, mais dépendrait du niveau de partage de la bande
passante, autrement dit plus un internaute offre sa bande passante pour
partager du contenu, moins il paye), et enfin revente aux FAI d'une partie de
la bande passante créée par le partage des connexions des internautes (c'est ce
qu'essaye de vendre BitTorrent Inc, mais sans succès). Il faut avouer que la
stratégie annoncée a de quoi laisser perplexe, car elle ressemble fort à
d'autres expériences (Peer Impact, Songspy, Mashboxx...) qui ont toutes
échouées.
Sans surprise, les utilisateurs du site ont rapidement fait connaitre leur
désapprobation, en lançant de multiples attaques DDoS contre lui. Face aux
critiques, le site a promis la mise en place d'un système de suppression de
comptes, même si aucune information n'est réellement conservée. En outre, The
Pirate Bay a annoncé que l'argent récolté servirait à créer une fondation de
défense de la liberté d'expression sur Internet.
Toutefois, cette vente n'est absolument pas certaine : d'une part, GGF X AB a
indiqué que la vente ne se ferait qu'à condition que le nouveau Pirate Bay
devienne entièrement légal et payant. D'autre part, l'autorité boursière
suédoise a lancé une enquête car elle soupçonne un délit d'initié (une grande
partie des actions de GGF X AB ont été échangées une semaine avant le rachat,
et le cours de l'action a depuis l'annonce augmenté de 170 %). Enfin,
l'organisation antipiratage néerlandaise Stichting Brein, qui cherche à faire
interdire l'accès au site depuis les Pays-Bas, a étendu sa plainte à GGF X AB
suite à l'annonce du rachat. The Pirate Bay, qui a découvert le procès intenté
contre lui dans la presse, a décidé de riposter en demandant à la cour
néerlandaise de classer l'affaire, et a lancé des poursuites contre
l'organisation Brein pour diffamation.
Le futur : « Si c'est la mort des torrents, l'histoire nous
enseigne que quelque chose de mieux viendra » a indiqué Peter Sunde, un
des fondateurs de The Pirate Bay. Ainsi, en parallèle de l'annonce de la vente,
The Pirate Bay continue d'innover en lançant un nouveau site indépendant,
VideoBay, qui est une plateforme de diffusion des vidéos en streaming,
compatible Ogg Thera/Ogg Vorbis (une des composantes possibles de l'HTML 5).
D'autre part, il a ouvert un nouveau tracker, OpenBitTorrent, qui est comme son
nom l'indique ouvert : « OpenBitTorrent est un tracker BitTorrent libre
pour quiconque souhaite l'utiliser. Vous n'avez pas besoin de vous enregistrer,
d'uploader ou d'indexer un torrent où que ce soit, tout ce que vous avez à
faire c'est d'ajouter l'URL de OpenBitTorrent dans votre torrent ».
L'intérêt de ce service est de ne plus commettre la même erreur qu'avec Pirate
Bay, c'est à dire d'héberger simultanément des torrents (qui indexent le
contenu) et un tracker (qui est un simple outil). En ne proposant qu'un tracker
(qui est d'ailleurs géré par une nouvelle société), le site rend plus difficile
sa fermeture puisqu'il ne possède plus la connaissance de ce qui est partagé
(ce service sera en outre dépourvu de logs, et des API seront fournis pour les
services tiers). Enfin, pour compliquer les poursuites, un système de
synchronisation entre trackers serait en préparation (si un tracker tombe, les
autres peuvent ainsi prendre la relève). Ainsi, un second site quasiment
identique, PublicBitTorrent, vient d'ouvrir. Il utilise la même technologie
Opentracker. Un troisième site serait également sur le point d'être
lancé.
En bref, The Pirate Bay va probablement disparaitre, mais la relève est déjà
là. Au grand dam des ayants droit.